Josemaría Escrivá Obras
 
 
 
 
 
 
  Amis de Dieu > Car ils verront Dieu > Chap 11
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Que Jésus-Christ soit notre modèle, le modèle de tous les chrétiens, vous le savez parfaitement pour l’avoir entendu dire et médité fréquemment. Vous l’avez en outre enseigné à tant d’âmes à l’occasion de cet apostolat (amitié humaine imprégnée de sens divin) qui fait partie désormais de votre moi ; vous l’avez aussi rappelé toutes les fois que c’était nécessaire, vous servant du moyen merveilleux qu’est la correction fraternelle : celui qui vous écoutait pouvait ainsi comparer son comportement à celui de notre Frère aîné, le Fils de Marie, la Mère de Dieu, notre Mère.

Jésus est le modèle. Il l’a dit : discite a me, apprenez de moi. Or je désire vous parler aujourd’hui d’une vertu qui, sans être la seule, ni la première, agit cependant dans la vie chrétienne comme le sel qui préserve de la corruption et constitue la pierre de touche pour l’âme apostolique. Je veux parler de la vertu de la sainte pureté.

Certes, la charité théologale nous apparaît comme la vertu la plus haute ; cependant la chasteté est le moyen sine qua non, une condition indispensable pour nouer ce dialogue intime avec Dieu. Si on ne la conserve pas, si on ne lutte pas, l’on devient aveugle, l’on ne voit rien, car l’homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l’Esprit de Dieu.

Nous voulons, quant à nous, voir d’un œil limpide, encouragés par la prédication du Maître : Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu. L’Église a toujours présenté ces paroles comme une invitation à la chasteté. “ Ceux-là gardent un cœur saint, écrit saint Jean Chrysostome, qui possèdent une conscience parfaitement nette ou qui aiment la chasteté. Aucune vertu n’est aussi nécessaire que celle-là pour voir Dieu. ”


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Tout au long de sa vie sur terre, Jésus-Christ notre Seigneur a été couvert d’injures, maltraité de toutes les manières possibles. Vous souvenez-vous ? On fait courir le bruit qu’il se comporte comme un révolté et l’on affirme qu’il est possédé. À un autre moment, on interprète mal les manifestations de son Amour infini et on l’accuse d’être l’ami des pécheurs.

Plus tard, lui qui est la pénitence et la tempérance personnifiées, il est accusé de fréquenter la table des riches. On l’appelle aussi avec mépris fabri filius, le fils de l’ouvrier, du charpentier, comme si c’était une injure. Il permet qu’on le taxe d’ivrognerie et de gloutonnerie… Il admet qu’on l’accuse de n’importe quoi, sauf de manquer à la chasteté. Sur ce chapitre il les a réduits au silence, car il veut qu’aucune ombre n’obscurcisse cet exemple : un modèle merveilleux de pureté, de limpidité, de lumière, d’amour qui sait embraser le monde entier pour le purifier.

J’aime me référer à la sainte pureté en contemplant toujours la conduite de notre Seigneur. Il a manifesté une grande délicatesse dans l’exercice de cette vertu. Rapportez-vous à ce que raconte saint Jean lorsque Jésus, fatigatus ex itinere, sedebat sic supra fontem, fatigué par la route, s’assit sur la margelle du puits.

Recueillez-vous et revivez lentement la scène. Jésus-Christ, perfectus Deus, perfectus homo, est fatigué d’avoir tant marché et par son travail apostolique, comme cela vous est peut-être parfois arrivé : finir épuisés, parce que vous n’en pouvez plus. Il est émouvant d’observer le Maître épuisé. De plus il a faim : les disciples sont allés au village voisin chercher de quoi manger. Et il a soif.

Mais, plus que la fatigue du corps, c’est la soif des âmes qui le consume. Voilà pourquoi, lorsqu’arrive la Samaritaine, cette femme pécheresse, le cœur sacerdotal du Christ s’épanche avec empressement pour récupérer la brebis égarée : oubliant la fatigue, la faim, la soif

Le Seigneur était occupé à cette grande œuvre de charité, au moment où les apôtres revenaient de la ville et où mirabantur quia cum muliere loquebatur, ils étaient surpris de le voir parler à une femme. Quelle délicatesse ! Quel amour pour la vertu merveilleuse de la sainte pureté, qui nous aide à être plus forts, plus solides, plus féconds, plus aptes à travailler pour Dieu, plus aptes à entreprendre de grandes choses !


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Telle est la volonté de Dieu, votre sanctification... Que chacun de vous sache faire usage de son corps saintement et honnêtement, sans s’abandonner aux passions, comme le font les païens qui ne connaissent pas Dieu. Nous appartenons totalement à Dieu, corps et âme, avec notre chair et avec nos os, avec nos sens et avec nos puissances. Priez-le avec confiance : Jésus protège notre cœur ! Un cœur grand, fort et tendre, affectueux et délicat, débordant de charité pour toi, pour servir toutes les âmes.

Notre corps est saint, temple de Dieu, précise saint Paul. Cette exclamation de l’Apôtre me remet en mémoire l’appel universel à la sainteté que le Maître adresse aux hommes : Estote perfecti sicut et Pater vester cælestis perfectus est. À tous, sans discrimination d’aucune sorte, le Seigneur demande de répondre à la grâce. Il exige de chacun, en accord avec sa situation personnelle, qu’il pratique les vertus propres aux enfants de Dieu.

Voilà pourquoi, au moment de vous rappeler que le chrétien doit observer une chasteté parfaite, je m’adresse à tous : aux célibataires, qui doivent s’en tenir à une parfaite continence, et aux époux, qui vivent chastement en respectant les obligations propres à leur état.

Avec l’esprit de Dieu, la chasteté n’est pas une charge ennuyeuse et humiliante. C’est une affirmation joyeuse : la volonté, la maîtrise, la victoire sur soi-même, ce n’est pas la chair qui les donne, ce n’est pas de l’instinct qu’elles procèdent, mais de la volonté, à plus forte raison si celle-ci est unie à la volonté de Dieu. Pour être chastes, pas simplement continents ou fidèles, nous devons soumettre nos passions au contrôle de la raison, mais pour un motif élevé, en suivant l’élan de l’Amour.

Je compare cette vertu à des ailes qui nous permettent de transmettre les commandements, la doctrine de Dieu sur toute l’étendue de la terre, sans craindre de rester embourbés. Les ailes — comme celles de ces oiseaux majestueux qui s’élèvent là où les nuages n’arrivent pas — sont lourdes, très lourdes ; mais sans elles, voler serait impossible. Mettez-vous cela dans la tête, et soyez bien décidés à ne pas céder si vous remarquez le coup de griffe de la tentation qui s’insinue en présentant la pureté comme un fardeau insupportable. Courage ! Toujours plus haut, jusqu’au soleil, à la poursuite de l’Amour.


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J’ai toujours eu beaucoup de peine à voir que certains, et même beaucoup, ont pour principe de prendre l’impureté comme thème habituel de leur enseignement. Ils obtiennent ainsi— je l’ai constaté en de nombreuses âmes — un résultat opposé au but recherché, car c’est une matière plus poisseuse que la poix et qui déforme les consciences en leur donnant des complexes et des craintes, comme si la pureté de l’âme était un obstacle rien moins qu’insurmontable. En ce qui nous concerne, ce n’est pas le cas ; nous autres nous devons parler de la sainte pureté en utilisant des raisonnements positifs, limpides, avec des mots mesurés et clairs.

Traiter ce sujet revient à s’entretenir de l’Amour. Je viens de vous indiquer que je me sens aidé en ce domaine par le recours à la sainte humanité de notre Seigneur, à cette merveille ineffable de Dieu qui s’humilie au point de devenir homme et ne se sent pas dégradé d’avoir pris une chair identique à la nôtre, avec ses limites et ses faiblesses, hormis le péché, et cela parce qu’il nous aime à la folie ! Son effacement ne l’abaisse en rien ; et nous, il nous élève, nous divinise corps et âme. Répondre oui à son amour, avec une affection sans tache, ardente et bien ordonnée, voilà en quoi consiste la vertu de chasteté.

Nous devons crier au monde entier, par la parole et par le témoignage de notre conduite : n’empoisonnons pas notre cœur comme si nous étions de pauvres bêtes, dominées par les instincts les plus bas. Un écrivain chrétien l’explique en ces termes : Considérez à quel point le cœur de l’homme est grand, tant il embrasse de choses. Mesurez cette grandeur non pas tant à ses dimensions physiques qu’à la puissance de sa pensée, capable d’atteindre tant de vérités. Dans le cœur, il est possible de préparer la voie au Seigneur, de tracer un sentier tout droit pour que le Verbe et la Sagesse de Dieu l’empruntent. Par une conduite honnête, des actes irréprochables, préparez la voie au Seigneur, aplanissez le sentier pour que le Verbe de Dieu se fraye un chemin en vous sans heurt et vous fasse connaître ses mystères et le moment de sa venue.

La Sainte Écriture nous révèle que cette œuvre grandiose de la sanctification, travail occulte et magnifique du Paraclet, produit ses effets dans l’âme et dans le corps. Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres du Christ ? s’exclame l’Apôtre. Et j’irais prendre les membres du Christ pour en faire des membres de prostituées ?… Ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ? Car vous avez été achetés à grand prix. Glorifiez et portez Dieu dans votre corps.


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Certains, ici et là, entendent parler de chasteté et sourient. Leur rire, un rictus, est sans joie, sans vie, grinçant. La plupart, répètent-ils, n’y croient pas ! Je disais volontiers aux jeunes qui, il y a si longtemps, m’accompagnaient dans les quartiers et les hôpitaux de la banlieue de Madrid : il existe, voyez-vous, un règne minéral ; puis un autre, le règne végétal, plus achevé, dans lequel la vie est venue s’ajouter à l’existence ; enfin vient un règne animal, formé presque toujours d’êtres doués de sensibilité et de mouvement.

Alors je leur expliquais, d’une manière peut-être peu académique, mais imagée, que nous devrions instituer un autre règne, l’hominien, le règne des humains : en effet, la créature rationnelle possède une intelligence admirable, étincelle de la Sagesse divine, qui lui permet de raisonner pour son propre compte, et cette prodigieuse liberté, grâce à laquelle elle peut accepter ou rejeter telle ou telle chose à son gré.

Or, dans ce règne des hommes, leur disais-je, fort de l’expérience acquise dans ma tâche sacerdotale abondante, le problème du sexe occupe la quatrième ou la cinquième place chez un être normalement constitué. D’abord il y a les aspirations de la vie spirituelle, celles de chacun d’entre nous ; puis immédiatement après les nombreux problèmes qui intéressent l’homme ou la femme ordinaire : leur père, leur mère, leur foyer, leurs enfants. Plus tard, la profession ; enfin en quatrième ou cinquième position, apparaît l’instinct sexuel.

Aussi, quand j’ai rencontré des gens qui faisaient de cette question le thème central de leur conversation, de leurs préoccupations, j’en ai conclu qu’il s’agissait d’anormaux, de pauvres malheureux, peut-être de malades. Et j’ajoutais, ce qui provoquait chez les jeunes auxquels je m’adressais rires et blagues, que ces malheureux m’inspiraient la même pitié que celle que provoquerait en moi la vue d’un enfant difforme dont le tour de tête aurait dépassé un mètre. Ce sont des malheureux et, tout en priant à leur intention, nous sentons monter en nous à leur égard une compassion fraternelle, parce que nous désirons qu’ils guérissent de leur funeste maladie. Mais ils ne sont pas, bien entendu, plus hommes ou plus femmes que ceux qui n’ont pas l’obsession du sexe.


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Nous traînons des passions derrière nous. Nous nous trouvons tous en butte aux mêmes difficultés, quel que soit notre âge. Aussi devons-nous lutter. Souvenez-vous de ce qu’écrivait saint Paul : Datus est mihi stimulus carnis meæ, angelus Satanæ qui me colaphizet. Il se rebellait contre l’aiguillon de la chair, qui est comme un ange de Satan, qui le souffletait, car, autrement il serait orgueilleux.

Il n’est pas possible de mener une vie propre sans le secours de Dieu, qui veut que nous soyons humbles et que nous demandions son aide. Tu dois prier la Sainte Vierge avec confiance, maintenant même, dans le secret de ton cœur, sans bruit de paroles : ma Mère, mon pauvre cœur se révolte bêtement... Si tu ne me protèges pas... Et elle t’assistera pour que tu le gardes pur et que tu parcoures le chemin auquel Dieu t’a appelé.

Mes enfants : humilité, humilité ! Apprenons à être humbles. Pour protéger l’Amour il faut être prudent, constamment aux aguets, et ne pas se laisser dominer par la peur. Bien des auteurs classiques de spiritualité comparent le démon à un chien enragé, retenu par une chaîne : si nous ne nous approchons pas, il ne nous mordra pas, même s’il aboie en permanence. Si vous laissez croître l’humilité dans votre âme, vous éviterez à tout coup, les occasions, vous réagirez en ayant le courage de prendre la fuite ; et vous ferez quotidiennement appel au secours du ciel pour progresser avec aisance sur ce sentier d’Amour.


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Dites-vous bien que celui qui est corrompu par la concupiscence charnelle ne peut avancer spirituellement, qu’il est incapable de réaliser une bonne action ; c’est un infirme, jeté comme un torchon. Avez-vous déjà vu ces malades atteints d’une paralysie progressive, qui ne peuvent plus se débrouiller ni se mettre debout ? Parfois c’est à peine s’ils peuvent remuer la tête. Eh bien dans le domaine surnaturel, c’est ce qui arrive à ceux qui ne sont pas humbles et qui se sont lâchement abandonnés à la luxure. Ils ne voient, n’entendent, ne comprennent rien. Ils sont paralysés et comme fous. Chacun de nous doit invoquer le Seigneur, la Mère de Dieu, et leur demander de nous accorder l’humilité et la volonté de profiter avec piété du remède divin de la confession. Ne permettez pas qu’un foyer de pourriture se forme dans votre âme, aussi petit soit-il. Parlez. Quand l’eau coule, elle est propre ; quand elle stagne, elle forme une mare remplie de saletés repoussantes et, d’eau potable qu’elle était, elle devient un bouillon de culture.

Que la chasteté soit possible et qu’elle constitue une source de joie, vous le savez comme moi ; il est clair aussi qu’elle exige de nous de temps en temps un peu d’effort. Écoutons saint Paul : Car je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l’homme intérieur mais j’aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et m’enchaîne à la loi du péché qui est dans mes membres, malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort ? Crie encore davantage si cela t’est nécessaire, mais n’exagérons pas : sufficit tibi gratia mea, ma grâce te suffit, nous répond notre Seigneur.


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J’ai parfois été frappé par l’éclat dont brillaient les yeux d’un sportif, face à l’obstacle qu’il devait franchir. Quelle victoire ! Voyez comme il surmonte ces difficultés ! C’est ainsi que Dieu, qui aime notre combat, nous voit : nous serons toujours vainqueurs, car il ne nous refuse jamais sa grâce toute-puissante. Alors qu’importe qu’il y ait lutte puisqu’il ne nous abandonne pas.

C’est un combat, non un renoncement ; répondons par une affirmation joyeuse, par un engagement libre et joyeux. Ton attitude ne doit pas avoir pour seul et unique objectif d’éviter la chute ou de fuir l’occasion. Elle ne doit en aucune façon se limiter à un refus froid et calculé. Es-tu convaincu que la chasteté est une vertu et que, en tant que telle, elle doit croître et se perfectionner ? Il ne suffit pas, j’insiste, d’être continent, chacun selon son état : nous devons vivre chastement, être vertueux jusqu’à l’héroïsme. Cette attitude s’accompagne d’un geste positif, qui nous fait accepter de bonne grâce la requête divine : Præbe, fili mi, cor tuum mihi et oculi tui vias meas custodiant, mon fils, donne-moi ton cœur, et que tes yeux s’attachent à mes champs de paix.

Ceci m’amène à te poser une question : comment affrontes-tu ce combat ? Tu sais que la lutte, pour peu que tu la mènes dès le début, est gagnée d’avance. Éloigne-toi immédiatement du danger, dès que tu ressens les premières brûlures de la passion, et même avant. En outre parle aussitôt à celui qui guide ton âme, et mieux encore avant, si c’est possible ; car si vous ouvrez votre cœur à deux battants, vous ne serez pas vaincus. Un acte, puis un autre créent une habitude, un penchant, une facilité. Aussi est-il nécessaire de se battre pour obtenir l’habitude de la vertu, l’habitude de la mortification, afin de ne pas repousser l’Amour des Amours.

Méditez ce conseil de saint Paul à Timothée : Te ipsum castum custodi, afin d’être toujours aussi vigilants, bien décidés à préserver ce trésor que Dieu nous a confié. Au cours de ma vie, à combien de gens n’ai-je pas entendu dire : “ Ah, si j’avais coupé court dès le début ! ” Et ils disaient cela, remplis de peine et de honte.


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Je dois vous rappeler que vous ne trouverez pas le bonheur hors de l’accomplissement de vos devoirs de chrétiens. Si vous veniez à les négliger, il en résulterait pour vous un terrible remords et vous seriez malheureux. Même les choses les plus ordinaires, qui apportent un peu de bonheur et qui sont permises, peuvent devenir alors amères comme le fiel, aigres comme le vinaigre, répugnantes comme un râclement de gorge.

Chacun de vous, et moi le premier, nous confions à Jésus : Seigneur, j’ai l’intention de lutter et je sais que tu ne perds pas de batailles ; je comprends aussi que, si parfois je les perds, c’est parce que je me suis éloigné de toi ! Prends-moi par la main et méfie-toi de moi, ne me lâche pas !

Vous allez penser : Père, mais puisque je suis si heureux ! Puisque j’aime Jésus-Christ ! Puisque, tout en étant fait d’argile, je désire parvenir à la sainteté avec l’aide de Dieu et de sa très Sainte Mère ! Je n’en disconviens pas. Je t’exhorte ainsi uniquement pour le cas où une difficulté viendrait à se présenter.

En même temps, il me faut répéter que la vie du chrétien, la tienne et la mienne, est faite d’Amour. Notre cœur a été fait pour aimer et, si nous ne lui donnons pas une affection pure, limpide et noble, il se venge et se remplit de misère. Le véritable amour de Dieu, la pureté de la vie, par conséquent, est aussi éloigné de la sensualité que de l’insensibilité, d’un quelconque sentimentalisme que de l’absence ou de la dureté de cœur.

Il est affligeant de ne pas avoir de cœur, et ceux qui n’ont jamais appris à aimer avec tendresse sont des malheureux. Nous, les chrétiens, nous sommes épris de l’Amour : le Seigneur ne nous veut pas secs, raides, semblables à de la matière inerte. Il nous veut tout imprégnés de sa tendresse ! Celui qui renonce à un amour humain pour Dieu, ne reste pas célibataire, comme ces gens tristes, infortunés et abattus, qui ont méprisé la générosité d’un amour rempli de pureté.


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Mon intimité avec le Seigneur a été alimentée, comme je vous l’ai expliqué maintes fois, et je n’ai pas crainte qu’on le sache, par le plaisir réel que j’éprouve à écouter les chansons populaires, qui ont presque toujours l’amour pour thème. Le Seigneur nous a choisis, moi et certains d’entre vous, pour que nous lui appartenions totalement et transposions sur le mode divin cet amour noble des refrains profanes. C’est ce que fait l’Esprit Saint dans le Cantique des Cantiques, et ce qu’ont fait aussi les grands mystiques de tous les temps.

Relisez ces vers de la sainte d’Avila :

Si vous voulez que je reste oisif

Je veux rester oisif par Amour ;

Si vous me mandez travailler je veux mourir au travail.

Dites-moi où, quand et comment ?

Dites, mon doux amour, dites :

Qu’attendez-vous de moi ?

Ou bien aussi cette chanson de saint Jean de la Croix, avec ce début merveilleux :

Un pastoureau solitaire avait du chagrin,

Privé de plaisir et de joie,

Il n’avait de pensée que pour sa pastourelle

Et son cœur était blessé d’amour
.

L’amour humain, quand il est pur, m’inspire un immense respect, une indicible vénération. Comment ne pas apprécier l’affection sainte et noble de nos parents, à qui nous sommes en grande partie redevables de notre amitié avec Dieu ? Je bénis des deux mains cet amour-là, et quand on me demande pourquoi je dis des deux mains, je réponds aussitôt que c’est faute d’en avoir quatre.

Béni soit l’amour humain ! Mais le Seigneur m’a demandé davantage, et c’est ce qu’affirme la théologie catholique : se livrer pour l’amour du Royaume des cieux à Jésus seul et, pour l’amour de Jésus, à tous les hommes, est plus sublime encore que l’amour matrimonial, même si le mariage est un sacrement, sacramentum magnum.

Quoi qu’il en soit, chacun, à la place qu’il occupe et avec la vocation que Dieu lui a inspirée — célibataire, marié, veuf, prêtre — doit s’efforcer de vivre la chasteté avec délicatesse ; c’est une vertu accessible à tous, et qui exige de tous lutte, sensibilité, tact, vigueur, cette finesse que l’on ne comprend que lorsqu’on se place aux côtés du Cœur rempli d’amour du Christ sur la Croix. Ne soyez pas inquiets si, d’aventure, vous sentez la tentation vous guetter. Sentir est une chose, consentir en est une autre. On peut facilement repousser la tentation avec l’aide de Dieu. Ce qu’il ne faut à aucun prix, c’est se mettre à dialoguer.


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Voyons les ressources sur lesquelles nous pouvons toujours compter, nous autres chrétiens, pour l’emporter dans ce combat pour protéger la chasteté : non pas comme des anges, mais comme des femmes et des hommes en bonne santé et pleins de force, pour tout dire normaux ! Je vénère de toute mon âme les anges et je suis uni à cette armée de Dieu par une grande dévotion, mais je n’aime pas nous comparer à eux, parce que les anges ont une nature différente de la nôtre et que ce parallèle serait source de désordre.

Dans beaucoup de secteurs s’est répandu un climat de sensualité qui, joint à la confusion doctrinale, en amène beaucoup à justifier toutes les aberrations ou, tout au moins, à manifester la plus large tolérance pour toutes sortes de mœurs licencieuses.

Nous devons être aussi purs que possible, et sans aucune crainte en ce qui concerne le corps, parce que le sexe est quelque chose de saint et de noble en tant que participation au pouvoir créateur de Dieu, et de ce fait destiné au mariage. Et c’est ainsi que, purs et sans crainte, vous donnerez par votre conduite le témoignage des possibilités et de la beauté de la sainte pureté !

En premier lieu, nous nous efforcerons d’affiner notre conscience en approfondissant suffisamment pour être sûrs d’avoir acquis une bonne formation et pour bien distinguer entre la conscience délicate, grâce authentique de Dieu, et la conscience scrupuleuse, qui est quelque chose de très différent.

Prenez un soin tout particulier de la chasteté et des autres vertus qui forment sa suite, la modestie et la pudeur, et qui en sont en quelque sorte la sauvegarde. Ne négligez pas si légèrement ces règles qui sont si efficaces afin d’être toujours dignes du regard de Dieu : la surveillance attentive des sens et du cœur ; le courage, le courage de la couardise, de fuir les occasions ; la fréquentation assidue des sacrements et, en tout premier lieu, de la confession sacramentelle ; la sincérité pleine et entière dans la direction spirituelle personnelle ; la douleur, la contrition, la réparation après les fautes. Le tout imprégné d’une tendre dévotion envers Notre Dame, afin qu’elle nous obtienne de Dieu le don d’une vie sainte et pure.


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Si, par malheur, on vient à tomber, il faut se relever aussitôt. Avec l’aide de Dieu, qui ne nous sera pas refusée si nous en prenons les moyens, nous devons arriver le plus vite possible au repentir, à la franchise empreinte d’humilité, à la réparation, de sorte que la défaite momentanée se transforme en une grande victoire de Jésus-Christ.

Habituez-vous aussi à situer la lutte en des points éloignés des murailles de la forteresse. Nous ne pouvons pas être en permanence en porte-à-faux, à la frontière du mal : nous devons éviter avec force d’âme le volontaire in causa, nous devons repousser le plus petit manque d’amour, et favoriser l’aspiration à un apostolat chrétien, assidu et fécond, dont la sainte pureté sera l’assise et l’un des fruits les plus caractéristiques. Nous devons en outre remplir notre temps d’un travail intense et consciencieux, en cherchant à découvrir Dieu, tant il est vrai que nous ne devons jamais perdre de vue que nous avons été achetés à grand prix et que nous sommes le temple de l’Esprit Saint.

Quels autres conseils vous proposer ? Eh bien les procédés qui ont toujours été utilisés par les chrétiens qui avaient réellement la prétention de suivre le Christ, les mêmes procédés qu’utilisèrent les hommes qui perçurent les premiers le souffle de Jésus : la fréquentation assidue du Seigneur dans l’Eucharistie, l’invocation filiale de la très Sainte Vierge, l’humilité, la tempérance, la mortification des sens, car on ne peut pas regarder ce qu’il n’est pas licite de désirer, faisait remarquer saint Grégoire le Grand, et la pénitence.

Vous allez me dire qu’il s’agit là purement et simplement du résumé de toute vie chrétienne. À vrai dire, il n’est pas possible de séparer la pureté, qui est amour, de l’essence de notre foi, qui est charité, sursaut d’amour sans cesse renouvelé pour Dieu, qui nous a créés, nous a rachetés et nous prend continuellement par la main, même si maintes et maintes fois, nous ne nous en rendons pas compte. Il ne peut pas nous abandonner : Sion disait : Yahvé m’a abandonné, le Seigneur m’a oublié. Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle nourrit, cesse-t-elle de chérir le fils de ses entrailles ? Même s’il s’en trouvait une pour l’oublier, moi, je ne t’oublierai jamais. Ces paroles ne vous causent-elles pas un immense plaisir ?


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J’ai l’habitude de dire que trois choses nous remplissent de joie sur la terre et nous valent le bonheur éternel au ciel : une fidélité sans faille, pleine de délicatesse, joyeuse et indiscutable à la foi, à la vocation que chacun a reçue et à la pureté. Celui qui restera accroché aux ronces du chemin, la sensualité, l’orgueil…, y restera volontairement et, s’il ne rectifie pas, ce sera un malheureux, car il aura tourné le dos à l’Amour du Christ.

J’affirme à nouveau que nous avons tous nos misères. Cependant nos misères ne devront jamais nous conduire à nous fermer à l’Amour de Dieu, mais au contraire à chercher refuge dans cet Amour, à nous glisser dans cette divine bonté, comme les guerriers de l’ancien temps se glissaient dans leur armure : cet ecce ego, quia vocasti me, compte sur moi, car tu m’as appelé, est notre protection. Nous ne devons pas nous éloigner de Dieu, sous prétexte que nous ne voulons pas découvrir nos faiblesses. Nous devons attaquer nos misères, précisément parce que Dieu nous fait confiance.


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Comment allons-nous réussir à surmonter ces misères ? J’insiste, parce que c’est capital : grâce à l’humilité, à la sincérité dans la direction spirituelle et au sacrement de Pénitence. Allez vers ceux qui orientent votre âme, avec le cœur grand ouvert ; ne le fermez pas, car si le démon muet s’y installe, vous l’en chasserez difficilement.

Excusez mon rabâchage, mais je crois indispensable de graver en lettres de feu dans votre esprit l’idée selon laquelle l’humilité, et sa conséquence immédiate, la sincérité, relient les autres moyens et s’avèrent être le fondement de l’efficacité. Si le démon muet s’introduit dans une âme, il compromet tout ; en revanche, si on l’en expulse aussitôt, tout est pour le mieux, on est heureux, la vie reprend son cours. Soyons toujours sauvagement sincères, mais sans perdre la bonne éducation.

Je veux que tout ceci soit bien clair ; ce ne sont pas tant le cœur et la chair qui me préoccupent que l’orgueil. Soyez humbles ! Quand vous croirez que vous avez tout à fait raison, sachez que vous n’avez pas du tout raison. Allez à la direction spirituelle l’âme grande ouverte : ne la refermez pas, car, je vous le dis, le démon muet s’infiltre, et il est difficile de le faire sortir.

Rappelez-vous ce pauvre possédé que les disciples ne purent délivrer ; seul le Seigneur obtint sa libération, grâce au jeûne et à la prière. À cette occasion, le Maître accomplit trois miracles : le premier, qu’il entende, car lorsque nous sommes dominés par le démon muet, l’âme refuse d’entendre ; le second, qu’il parle ; et le troisième, que le diable s’en aille.


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Racontez d’abord ce que vous aimeriez cacher. À bas le démon muet ! D’un tout petit problème vous faites, en le tournant et en le retournant, une énorme boule, comme on fait avec la neige, et vous vous enfermez à l’intérieur. Pourquoi ? Ouvrez votre âme ! Je vous promets le bonheur, qui est fidélité à votre chemin chrétien, si vous êtes sincères. Clarté, simplicité : ce sont des dispositions absolument nécessaires ; nous devons ouvrir notre âme, à deux battants, afin de laisser entrer le soleil de Dieu et la clarté de l’Amour.

Il n’est pas toujours nécessaire d’avoir des motivations troubles pour s’écarter de la sincérité complète ; parfois une erreur de conscience suffit. Certains ont formé, mieux vaudrait dire déformé, leur conscience, de sorte que leur mutisme, le manque de simplicité leur semble quelque chose de bon : ils pensent qu’il est bon de se taire. Cela se produit même chez des âmes qui ont reçu une excellente préparation, qui connaissent les choses de Dieu. C’est peut-être pour cela qu’elles trouvent des raisons pour se convaincre de se taire. Mais elles sont dans l’erreur. La sincérité est toujours indispensable ; les excuses sont sans valeur, même si elles semblent bonnes.

Concluons ces instants d’entretien au cours desquels toi et moi nous avons prié Notre Père de nous accorder la grâce de vivre cette affirmation joyeuse qu’est la vertu chrétienne de la chasteté.

Nous le lui demandons par l’intercession de Sainte Marie, qui est la pureté immaculée. Nous avons recours à Elle, tota pulchra, avec un conseil que je donnais il y a bien longtemps à ceux qui se sentaient mal à l’aise dans leur lutte quotidienne pour être humbles, nets, sincères, joyeux et généreux : Tous les péchés de ta vie resurgissent, semble-t-il. — Ne perds pas confiance —. Fais appel au contraire à ta Mère, Sainte Marie, avec l’abandon et la foi d’un enfant. Elle ramènera le calme dans ton âme.


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