Josemaría Escrivá Obras
 
 
 
 
 
 
  Amis de Dieu > Vertus humaines > Chap 5
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Saint Luc raconte de Jésus, au chapitre sept de son Évangile qu’un pharisien l’invita à sa table ; il entra chez le pharisien et prit place. Une femme de la ville, connue publiquement comme pécheresse, arrive alors, et s’approche pour laver les pieds de Jésus qui, selon les usages de l’époque, mange allongé. Les larmes sont l’eau de cette émouvante ablution ; ses cheveux font l’office de linge. Avec un parfum qu’elle a apporté dans un riche vase d’albâtre, elle oint les pieds du Maître, et les couvre de baisers.

Le pharisien pense à mal. Il ne peut concevoir que Jésus abrite tant de miséricorde en son cœur. Si cet homme était prophète, pense-t-il, il saurait qui est cette femme qui le touche et ce qu’elle est. Jésus lit ses pensées, et lui explique : Tu vois cette femme ? dit-il à Simon. Je suis entré chez toi, et tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds ; elle, au contraire, m’a arrosé les pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baisers ; elle, au contraire, depuis que je suis entré, n’a cessé de me couvrir les pieds de baisers. Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête ; elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds. C’est pourquoi, je te le dis, ses péchés, ses nombreux péchés lui sont remis, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour.

Nous ne pouvons pas nous arrêter maintenant aux merveilles divines du Cœur miséricordieux de Notre Seigneur. Nous allons prêter attention à un autre aspect de cette scène : à la façon dont Jésus regrette tous ces détails de courtoisie et de délicatesse humaines que le pharisien n’a pas su manifester à son égard. Le Christ est perfectus Deus, perfectus homo, Dieu, Seconde Personne de la Très Sainte Trinité, et homme parfait. Il apporte le salut, et non la destruction de la nature ; et nous apprenons de lui que se comporter mal envers l’homme, créature de Dieu, faite à son image et sa ressemblance, n’est pas chrétien.


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Une certaine mentalité laïque et d’autres formes de pensée que nous pourrions appeler piétistes s’accordent à ne pas voir dans le chrétien un homme entier et complet. Pour les premiers, les exigences de l’Évangile étoufferaient les qualités humaines ; pour les autres, la nature déchue mettrait en danger la pureté de la foi. Le résultat est le même : la méconnaissance de la profondeur de l’Incarnation du Christ, l’ignorance de ce que le Verbe s’est fait chair, homme, et il a demeuré parmi nous.

Mon expérience d’homme, de chrétien et de prêtre m’apprend tout le contraire : il n’y a pas de cœur, si enlisé dans le péché qu’il soit, qui ne recèle, telle la braise sous la cendre, un éclat de noblesse. Et quand j’ai frappé à la porte de ces cœurs, seul à seul, avec la parole du Christ, ils ont toujours répondu.

En ce monde beaucoup de personnes ne recherchent pas l’intimité avec Dieu. Ce sont des créatures qui n’ont peut-être pas eu l’occasion d’entendre la parole divine, ou qui l’ont oubliée. Mais leurs dispositions sont humainement sincères, loyales, compatissantes, honnêtes. Et j’ose affirmer quant à moi que celui qui réunit ces conditions est bien proche d’être généreux avec Dieu, parce que les vertus humaines sont le fondement des vertus surnaturelles.


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Il est vrai que cette capacité personnelle ne suffit pas : personne ne se sauve sans la grâce du Christ. Mais si l’individu conserve et cultive un début de droiture, Dieu lui aplanira le chemin ; et il pourra être saint parce qu’il aura su vivre en homme de bien.

Vous avez peut-être observé d’autres cas, en un certain sens opposés : tant de personnes qui se disent chrétiennes —parce qu’elles ont été baptisées et reçoivent d’autres sacrements —, mais qui se montrent déloyales, menteuses, non sincères, orgueilleuses... Et elles s’effondrent d’un seul coup. Elles ressemblent à des étoiles qui brillent un instant dans le ciel et disparaissent soudain, irrémédiablement.

Dieu veut que nous soyons très humains, si nous acceptons de nous considérer comme ses enfants. Que notre tête touche le ciel, mais que nos pieds soient bien assurés sur la terre. Le prix pour vivre en chrétien ne consiste pas à cesser d’être des hommes ou à renoncer à l’effort pour acquérir ces vertus que certains possèdent, même sans connaître le Christ. Le prix de chaque chrétien, c’est le Sang rédempteur de Notre Seigneur qui veut — j’y insiste — que nous soyons très humains et très divins, et appliqués à l’imiter chaque jour, lui qui est perfectus Deus, perfectus homo.


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Je ne saurais dire quelle est la principale vertu humaine : cela dépend du point de vue où l’on se place. En outre, la question est oiseuse, parce qu’il ne s’agit pas de pratiquer une ou quelques vertus : il est indispensable de lutter pour les acquérir et les pratiquer toutes. Chacune s’entrelace avec les autres ; ainsi l’effort pour être sincères nous rend justes, joyeux, prudents, sereins.

Ces façons de parler qui séparent les vertus personnelles des vertus sociales ne me convainquent pas davantage. Aucune vertu ne saurait être compatible avec l’égoïsme ; chacune doit rejaillir nécessairement dans notre âme et pour le bien de l’âme de ceux qui nous entourent. Étant tous des hommes, et tous des fils de Dieu, nous ne pouvons pas concevoir notre vie comme la préparation fébrile d’un curriculum brillant, d’une carrière remarquable. Nous devons nous sentir tous solidaires et, dans l’ordre de la grâce, nous sommes unis par les liens surnaturels de la communion des saints.

Nous devons considérer en même temps que la décision et la responsabilité sont inséparables de la liberté personnelle de chacun. C’est pourquoi les vertus sont aussi radicalement personnelles, elles appartiennent à la personne. Néanmoins, dans cette bataille d’amour, personne ne combat seul — aucun d’entre nous n’est un verset isolé, ai-je l’habitude de répéter : d’une certaine façon, nous nous aidons ou nous nous faisons du tort. Nous sommes tous des maillons d’une même chaîne. Demande maintenant avec moi à Dieu notre Seigneur que cette chaîne nous ancre dans son Cœur, jusqu’à ce que le jour arrive où nous le contemplerons face à face dans le Ciel, pour toujours.


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Nous allons examiner quelques-unes de ces vertus humaines. Tandis que je parle, maintenez quant à vous votre dialogue avec Notre Seigneur : demandez-lui de nous aider tous, de nous encourager à approfondir aujourd’hui le mystère de son Incarnation, pour que nous sachions nous aussi, dans notre chair, être au milieu des hommes les témoins vivants de celui qui est venu nous sauver.

Le chemin du chrétien, comme celui de tout homme, n’est pas facile. Il est vrai qu’à certains moments tout semble se dérouler selon nos prévisions ; mais d’ordinaire, cela ne dure pas. Vivre c’est affronter des difficultés, ressentir joies et peines dans son cœur ; et dans cette forge, l’homme peut acquérir force, patience, magnanimité, sérénité.

Est fort celui qui persévère dans l’accomplissement de ce que sa conscience lui dicte de faire ; celui qui ne mesure pas la valeur d’un travail exclusivement aux bénéfices qu’il en retire, mais aux services qu’il rend aux autres. Le fort souffre parfois, mais il résiste ; il pleure peut-être, mais il boit ses larmes. Quand la contradiction redouble, il ne cède pas. Souvenez-vous de l’exemple que nous relate le livre des Maccabées, du vieillard Éléazar qui préfère mourir plutôt qu’enfreindre la loi de Dieu. C’est pourquoi, si je quitte maintenant la vie avec courage, je me montrerai digne de ma vieillesse, ayant laissé aux jeunes le noble exemple d’une belle mort, volontaire et généreuse, pour les vénérables et saintes lois.


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Celui qui sait être fort n’est pas mû par la hâte de recueillir le fruit de sa vertu ; il est patient. La force nous amène à savourer cette vertu humaine et divine qu’est la patience. Grâce à votre patience, vous possédez votre âme (Lc 21, 19). La possession de l’âme appartient à la patience qui, en effet, est l’origine et la gardienne de toutes les vertus. Nous possédons notre âme par la patience parce que, en apprenant à nous dominer, nous commençons à posséder ce que nous sommes. Et c’est cette patience qui nous stimule à être compréhensifs envers autrui, persuadés que les âmes s’améliorent avec le temps, comme le bon vin.


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Forts et patients : sereins. Mais non pas avec la sérénité de celui qui achète sa tranquillité au prix de l’indifférence à l’égard de ses frères ou de la grande tâche, qui incombe à tous, de répandre à profusion le bien à travers le monde entier. Sereins parce que le pardon existe toujours, parce que tout a une solution, sauf la mort et, pour les enfants de Dieu, la mort est vie. Sereins, ne serait-ce que pour pouvoir agir de façon intelligente : celui qui conserve son calme est à même de penser, de peser le pour et le contre, d’examiner avec sagesse les conséquences des actions projetées. Et ensuite, calmement, il intervient avec décision.


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Nous sommes en train d’énumérer rapidement quelques vertus humaines. Je sais que, dans votre prière au Seigneur, bien d’autres vertus vous viendront à l’esprit. Je voudrais maintenant m’arrêter quelques instants à une qualité merveilleuse, la magnanimité.

Magnanimité, qui est grandeur d’âme, ouverture du cœur au plus grand nombre, force qui nous dispose à sortir de nous-mêmes, à entreprendre des actions valeureuses, pour le bien de tous. La mesquinerie n’est pas pensable chez le magnanime ; pas plus que la lésinerie, le calcul égoïste, ou l’intrigue intéressée. Le magnanime s’adonne sans réserve à ce qui en vaut la peine ; c’est pourquoi il est capable de se donner lui-même. Donner ne lui suffit pas : il se donne. Il peut alors comprendre ce qui constitue la plus grande preuve de magnanimité : se donner à Dieu.


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Il existe deux autres vertus humaines, l’assiduité au travail et la diligence, qui n’en font qu’une seule : le zèle pour tirer parti des talents que chacun d’entre nous a reçus de Dieu. Ce sont des vertus parce qu’elles conduisent à bien terminer les choses. Parce que le travail — je le proclame depuis  — n’est ni une malédiction, ni un châtiment du péché. La Genèse parle de cette réalité avant qu’Adam se soit rebellé contre Dieu. Dans le plan de Dieu, l’homme était appelé à travailler sans relâche, coopérant ainsi à la tâche immense de la création.

Celui qui est laborieux utilise bien son temps, qui n’est pas seulement de l’or, mais aussi la gloire de Dieu ! Il fait ce qu’il doit faire et il est à ce qu’il fait, non par routine ni pour occuper les heures, mais comme résultant d’une réflexion attentive et pondérée. C’est pour cela qu’il est diligent. L’utilisation normale du mot — diligent — évoque déjà son origine latine. Diligent vient du verbe diligo, qui signifie aimer, apprécier, choisir à la suite d’une attention méticuleuse et soigneuse. N’est pas diligent celui qui se précipite, mais bien celui qui travaille avec amour, à la perfection.

Notre Seigneur, homme parfait, choisit un travail manuel qu’il a réalisé avec délicatesse et avec grand amour pendant presque toutes les années qu’il a passées sur la terre. Il remplit sa tâche d’artisan au milieu des autres habitants de son village, et cette occupation humaine et divine nous a prouvé clairement que l’activité ordinaire n’est pas un détail insignifiant, mais qu’elle constitue le pivot de notre sanctification, une occasion continuelle de rencontrer Dieu, de le louer et de le glorifier avec le travail de notre intelligence ou celui de nos mains.


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Les vertus humaines exigent de nous un effort continuel. Il n’est pas facile, en effet, de rester longtemps honnête en présence de situations qui semblent mettre en cause notre sécurité personnelle. Prêtez attention à l’aspect propre de la véracité : est-il vrai qu’elle est tombée en désuétude ? La conduite de compromis — dorer la pilule et sertir la pierre — a-t-elle définitivement triomphé ? On a peur de la vérité. C’est pourquoi l’on a recours à un procédé misérable : affirmer que personne ne vit ni ne dit la vérité, que tout le monde utilise la simulation et le mensonge.

Il n’en est heureusement pas ainsi. Beaucoup de chrétiens et de non chrétiens sont décidés à sacrifier leur honneur et leur renommée pour la vérité, et ne virevoltent pas sans cesse pour rechercher la meilleure place au soleil. Ceux-là savent également rectifier quand ils se rendent compte qu’ils se sont trompés, parce qu’ils aiment la sincérité. En revanche, celui qui commence par mentir ne rectifie pas, lui qui, pour camoufler ses défaillances, a fait de la vérité un mot creux.


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Si nous sommes véridiques, nous serons justes. Je ne me lasserai jamais de parler de la justice, mais nous ne pouvons ici qu’esquisser quelques traits, sans perdre de vue la finalité de toutes ces réflexions : édifier une vie intérieure réelle et véritable sur les fondations profondes des vertus humaines. La justice, c’est donner à chacun ce qui lui est dû ; mais j’ajouterai que cela ne suffit pas. Même si chacun mérite beaucoup, il faut lui donner davantage, parce que chaque âme est un chef-d’œuvre de Dieu.

La charité la meilleure consiste à se surpasser généreusement en justice ; charité qui passe d’ordinaire inaperçue, mais qui est féconde dans le Ciel et sur la terre. C’est une erreur de penser que les expressions moyen terme ou juste milieu, en tant que caractéristiques des vertus morales, signifient médiocrité : quelque chose comme la moitié de ce que l’on peut réaliser. Ce milieu entre l’excès et le défaut, est un sommet, un point culminant : ce que la prudence indique de mieux. D’autre part, les vertus théologales n’admettent pas d’équilibre : l’on ne peut pas croire, espérer ou aimer trop. Et cet amour de Dieu sans limite rejaillit sur ceux qui nous entourent, en une générosité, une compréhension, une charité abondantes.


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La tempérance est maîtrise de soi. Tout ce que nous ressentons dans notre corps et dans notre âme ne doit pas être satisfait de façon débridée. Tout ce qui peut se faire n’est pas bon à faire. Il est plus facile de se laisser entraîner par les impulsions dites naturelles ; mais ce chemin débouche sur la tristesse, l’isolement dans la misère personnelle.

Certains ne veulent rien refuser à leur estomac, à leurs yeux, à leurs mains ; ils refusent d’écouter ceux qui leur conseillent de mener une vie honnête. Ils utilisent de façon désordonnée la faculté d’engendrer — réalité noble, participation au pouvoir créateur de Dieu—, comme s’il s’agissait d’un instrument au service de l’égoïsme.

Mais parler d’impureté ne m’a jamais plu. Je veux examiner les fruits de la tempérance, je veux voir l’homme vraiment homme, détaché de ces choses qui brillent mais sont sans valeur, telles ces babioles dont s’empare la pie. Un tel homme sait se passer de ce qui nuit à son âme, et il se rend compte que son sacrifice n’est qu’apparent : parce qu’en vivant de la sorte — avec le sens du sacrifice — il se délivre de beaucoup d’esclavages et il en vient, dans l’intimité de son cœur, à savourer tout l’amour de Dieu.

La vie retrouve alors les nuances que l’intempérance estompait ; nous sommes en mesure de nous préoccuper des autres, de partager ce qui nous appartient avec tout le monde, de nous consacrer à de grandes tâches. La tempérance éduque l’âme dans la sobriété, la modestie, la compréhension ; elle lui procure une modestie naturelle qui est toujours attrayante, tant il est vrai que la suprématie de l’intelligence se remarque dans la conduite. La tempérance n’implique pas limitation, mais grandeur. Il y a davantage de privation dans l’intempérance, où le cœur abdique pour suivre la première chose que lui présente le triste tintement de grelots de fer blanc.


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Un cœur sage est proclamé intelligent, lit-on au livre des Proverbes. Nous ne comprendrions pas la prudence si nous la confondions avec la pusillanimité ou le manque d’audace. La prudence se manifeste dans l’habitus qui pousse à bien agir : à mettre en évidence la fin, et à chercher les moyens les mieux appropriés pour l’atteindre.

Mais la prudence n’est pas une valeur suprême. Nous devons tous nous demander : prudence, pour quoi faire ? Car il existe une fausse prudence — que nous devons plutôt appeler ruse — qui est au service de l’égoïsme, qui profite des moyens les plus aptes à atteindre des fins déviées. Faire preuve d’une grande perspicacité ne sert alors qu’à aggraver notre mauvaise disposition, et à encourir ce reproche que saint Augustin formulait dans sa prédication au peuple : Prétends-tu faire pencher le cœur de Dieu, qui est toujours droit, pour qu’il s’adapte à la perversité du tien ? C’est la fausse prudence de celui qui pense que ses propres forces suffisent pour le justifier. Ne vous complaisez pas dans votre propre sagesse, dit saint Paul, car il est écrit : « Je détruirai la sagesse des sages, j’anéantirai l’intelligence des intelligents. ”


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Saint Thomas indique trois actes de ce bon habitus de l’intelligence : demander conseil, juger correctement et décider. Le premier pas de la prudence consiste à reconnaître ses limites : c’est la vertu de l’humilité. Admettre que, sur certains points, nous n’arrivons pas à tout comprendre, qu’en bien des cas nous ne saisissons pas des choses qu’il est indispensable d’avoir présentes à l’esprit à l’heure de juger. C’est pourquoi nous avons recours à un conseiller ; pas à n’importe lequel, mais à celui qui en a la capacité et qui est animé des mêmes désirs sincères que nous d’aimer Dieu, de le suivre fidèlement. Demander un avis ne suffit pas ; nous devons nous adresser à celui qui peut nous le donner de façon désintéressée et droite.

Il est ensuite nécessaire de juger, parce que la prudence exige d’ordinaire une décision rapide, opportune. S’il est parfois prudent de retarder la décision jusqu’à réunir tous les éléments qui permettent de juger, il serait très imprudent, en d’autres occasions, de ne pas commencer à mettre en œuvre le plus tôt possible ce que nous estimons devoir faire ; surtout lorsque le bien des autres est en cause.


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Cette sagesse du cœur, cette prudence ne se convertira jamais en la prudence de la chair à laquelle saint Paul fait allusion : la prudence de ceux qui ont l’intelligence, mais qui s’efforcent de ne pas l’utiliser pour découvrir et aimer le Seigneur. La véritable prudence est celle qui reste attentive aux insinuations de Dieu et qui, dans cette écoute vigilante, reçoit dans l’âme des promesses et des réalités de salut : Je te bénis, Père, Seigneur du Ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux petits.

Sagesse de cœur qui oriente et gouverne beaucoup d’autres vertus. La prudence rend l’homme audacieux, sans folie ; elle n’exempte pas, pour de secrètes raisons de commodité, de l’effort nécessaire pour vivre pleinement en accord avec les desseins divins. La tempérance du prudent n’est ni insensibilité ni misanthropie ; sa justice n’est pas dureté ; sa patience n’est pas servilité.


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Ce n’est pas celui qui ne se trompe jamais qui est prudent, mais bien celui qui sait rectifier ses erreurs. Il est prudent parce qu’il préfère ne pas réussir vingt fois, plutôt que de se réfugier dans un abstentionnisme commode. Il n’agit pas avec une folle précipitation ou avec une témérité absurde, mais il assume le risque de ses décisions, et ne renonce pas à obtenir le bien par crainte de ne pas réussir. Nous rencontrerons dans notre vie des collègues pondérés, objectifs, n’inclinant pas, par passion, la balance du côté qui leur convient. Nous nous fions, presque instinctivement, à ces personnes ; parce que sans présomption ni démonstrations bruyantes, elles agissent toujours bien, avec droiture.

Cette vertu cardinale est indispensable au chrétien ; mais la concorde sociale ou la volonté de ne pas créer de problèmes ne sont pas les fins dernières de la prudence. La raison fondamentale est l’accomplissement de la Volonté de Dieu, qui veut que nous soyons simples, mais non puérils ; amis de la vérité, mais jamais étourdis ou légers. Cœur raisonnable acquiert la science ; et cette science, c’est la science de l’amour de Dieu, le savoir définitif, celui qui peut nous sauver en apportant à toutes les créatures des fruits de paix et de compréhension et, à chaque âme, la vie éternelle.


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Nous avons parlé de vertus humaines. Et vous vous demandez peut-être si un tel comportement n’implique pas de s’isoler de son milieu normal, s’il n’est pas étranger au monde de tous les jours ? Non. Il n’est écrit nulle part que le chrétien doive être quelqu’un d’étranger au monde. Notre Seigneur Jésus-Christ a fait, en œuvres et en paroles, l’éloge d’une autre vertu humaine qui m’est particulièrement chère : le naturel, la simplicité.

Souvenez-vous de la façon dont notre Seigneur vient au monde : comme tous les hommes. Il passe son enfance et sa jeunesse dans un village de Palestine, citoyen parmi les autres. Pendant les années de sa vie publique, l’écho de son existence courante passée à Nazareth se répète continuellement. Il parle du travail, se préoccupe du repos de ses disciples. Il va à la rencontre de tous et ne fuit la conversation avec personne. Il dit expressément à ceux qui le suivent de ne pas empêcher les petits enfants de s’approcher de lui. Évoquant peut-être le temps de son enfance, il prend la comparaison des enfants qui jouent sur la place publique.

Tout cela n’est-il pas normal, naturel, simple ? Ne peut-on pas le vivre dans la vie courante ? Les hommes cependant s’habituent facilement à ce qui est simple et ordinaire, et cherchent inconsciemment ce qui est voyant, artificiel. Vous avez dû le constater comme moi : on loue, par exemple, la délicatesse de quelques roses fraîches, récemment coupées, aux pétales fins et odorants, tout en commentant : on dirait qu’elles sont en papier !


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Le naturel et la simplicité sont deux vertus humaines merveilleuses qui permettent à l’homme de recevoir le message du Christ. En revanche, tout ce qui est embrouillé, compliqué, les tours et les détours autour de soi-même, dressent un mur qui empêche souvent d’entendre la voix du Seigneur. Rappelez-vous que le Christ reproche aux pharisiens de s’être enfermés dans un monde qui exige la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, et laisse de côté les obligations les plus essentielles de la loi, la justice et la foi ; ils prennent grand soin de filtrer tout ce qu’ils boivent, pour que même un moustique n’y passe, mais ils avalent le chameau.

Non. Ni la vie humaine noble de celui qui — sans faute de sa part — ne connaît pas le Christ, ni la vie du chrétien ne doivent être bizarres, étranges. Ces vertus humaines que nous considérons aujourd’hui conduisent toutes à la même conclusion. Celui qui s’efforce d’être véridique, loyal, sincère, fort, tempérant, généreux, serein, juste, laborieux, patient, celui-là est vraiment homme. Il est possible qu’il soit difficile de se comporter ainsi, mais ce n’est jamais bizarre. Si certains s’en étonnent, c’est que leur regard est trouble, obscurci par une lâcheté secrète, par un manque de vigueur.


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Quand une âme s’efforce de cultiver les vertus humaines, son cœur est déjà très près du Christ. Et le chrétien se rend compte que les vertus théologales — la foi, l’espérance, la charité — et toutes les autres vertus que la grâce de Dieu amène avec elle, le poussent à ne jamais négliger ces bonnes qualités qu’il partage avec tant d’hommes.

Les vertus humaines, j’insiste, sont le fondement des vertus surnaturelles ; celles-ci donnent toujours un nouvel élan pour se conduire avec honnêteté. Mais, de toute façon, le désir de posséder ces vertus ne suffit pas : il est nécessaire d’apprendre à les pratiquer. Discite benefacere, apprenez à faire le bien. Il faut s’y exercer de façon habituelle par les actes appropriés — des actes de sincérité, de véracité, d’équanimité, de sérénité, de patience —, parce que les œuvres sont amour, et que l’on ne peut aimer Dieu seulement en paroles : mais il faut l’aimer en actes, véritablement.


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Si le chrétien lutte pour acquérir ces vertus, son âme se dispose à recevoir efficacement la grâce de l’Esprit Saint et les qualités humaines se renforcent sous les motions que le Paraclet envoie dans son âme. La Troisième Personne de la Très Sainte Trinité — doux Hôte de l’âme — offre ses dons : don de sagesse, d’intelligence, de conseil, de force, de science, de piété, de crainte de Dieu.

L’on ressent alors la joie et la paix, la paix joyeuse, la jubilation intérieure, et cette vertu humaine de la joie. Quand nous croyons que tout s’effondre devant nous, rien ne s’effondre, parce que Lui seul est ma citadelle. Si Dieu habite en notre âme, tout le reste, pour important que cela paraisse, n’est qu’accidentel, transitoire ; en Dieu, en revanche, nous sommes ce qu’il y a de permanent.

Avec le don de piété, l’Esprit Saint nous aide à nous considérer enfants de Dieu pour de vrai. Pourquoi les enfants de Dieu seraient-ils donc tristes ? La tristesse est la scorie de l’égoïsme ; si nous voulons vivre pour le Seigneur, la joie ne nous manquera pas, tout en découvrant nos erreurs et nos misères. La joie envahit notre vie de prière, jusqu’à ce que nous n’ayons pas d’autre solution que de nous mettre à chanter : parce que nous aimons et que chanter est le propre des amoureux.


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Si nous vivons de la sorte, nous réaliserons une œuvre de paix dans le monde ; nous saurons rendre aimable aux autres le service du Seigneur, parce que Dieu aime celui qui donne avec joie. Le chrétien est un homme parmi d’autres dans la société ; mais de son cœur s’écoulera la joie propre à celui qui se propose d’accomplir la Volonté du Père avec l’aide constante de la grâce. Et il ne se sent ni victime, ni diminué, ni limité. Il marche la tête haute, parce qu’il est homme et parce qu’il est fils de Dieu.

Notre foi donne tout leur relief à ces vertus que personne ne devrait oublier de cultiver. Nul ne peut dépasser le chrétien en humanité. C’est pourquoi celui qui suit le Christ est capable — non pas par mérite personnel, mais par grâce du Seigneur — de communiquer à ceux qui l’entourent ce qu’ils pressentent parfois, mais ne parviennent pas à comprendre : à savoir que le bonheur véritable, le service réel du prochain ne passe que par le Cœur de notre Rédempteur, perfectus Deus, perfectus homo.

Accourons à Marie, notre Mère, la créature la plus éminente qui soit sortie des mains de Dieu. Demandons-lui de faire de nous des hommes de bien ; que ces vertus humaines, serties sur la vie de la grâce, deviennent l’aide la meilleure pour ceux qui, avec nous, travaillent dans le monde à la paix et au bonheur de tous.


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