Josemaría Escrivá Obras
 
 
 
 
 
 
  Amis de Dieu > Le détachement > Chap 7
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Ce seuil de la Semaine Sainte, si proche déjà du moment où la Rédemption de l’humanité tout entière sera consommée au Calvaire, me paraît un temps particulièrement approprié pour que nous considérions, toi et moi, les chemins par lesquels Jésus, notre Seigneur, nous a sauvés ; pour que nous contemplions son amour vraiment ineffable envers de pauvres créatures, façonnées dans l’argile.

Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris : c’est ainsi que notre Mère l’Église nous avertissait à l’entrée du Carême, afin que nous n’oubliions jamais que nous sommes bien peu de chose, qu’un jour viendra où notre corps, actuellement si plein de vie, se réduira en cendres tel le léger nuage de poussière que nos pieds soulèvent en marchant ; il se dissipera comme un brouillard que chassent les rayons du soleil.

J’aimerais cependant, après vous avoir rappelé aussi crûment l’insignifiance de notre personne, vanter à vos yeux une autre réalité admirable : la magnificence divine qui nous soutient et nous divinise. Écoutez les paroles de l’Apôtre : Vous connaissez la libéralité de notre Seigneur Jésus-Christ, comment de riche il s’est fait pauvre pour vous, afin de vous enrichir par sa pauvreté. Considérez posément l’exemple du Maître et vous comprendrez aussitôt que nous disposons d’une matière abondante pour méditer durant toute notre vie, pour concrétiser les résolutions sincères d’une plus grande générosité. Car il ne faut pas perdre de vue le but que nous devons atteindre : chacun de nous doit s’identifier à Jésus-Christ qui — vous l’avez déjà entendu — se fit pauvre pour toi, pour moi, et a souffert, en nous donnant l’exemple, pour que nous suivions la trace de ses pas.


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Ne t’es-tu pas demandé parfois, mû par une sainte curiosité, comment Jésus-Christ a mené à son terme cette prodigalité d’amour ? Saint Paul prend soin à nouveau de répondre : Bien qu’il fût de condition divine, (...) il s’anéantit lui-même en prenant la condition d’esclave et devenant semblable aux hommes. Mes enfants, soyez saisis de reconnaissance devant ce mystère et apprenez ceci : tout le pouvoir, toute la majesté, toute la beauté, toute l’harmonie infinie de Dieu, ses richesses grandes et incommensurables, tout un Dieu ! est demeuré caché dans l’Humanité du Christ pour nous servir. Le Tout-Puissant se montre décidé à obscurcir sa gloire pour un temps, afin de faciliter la rencontre rédemptrice avec ses créatures.

Dieu, écrit l’évangéliste saint Jean, nul ne l’a jamais vu, le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître, en comparaissant sous le regard stupéfait des hommes : d’abord comme un nouveau-né à Bethléem ; puis comme un enfant semblable aux autres ; plus tard, au Temple, comme un adolescent à l’esprit réfléchi et éveillé ; et enfin avec la figure aimable et attirante du Maître qui bouleversait les cœurs des foules qui l’accompagnaient avec enthousiasme.


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Quelques traits de l’Amour de Dieu qui s’incarne nous suffisent ; et sa générosité touche notre âme, nous enflamme, nous pousse doucement vers une douleur contrite de notre comportement si souvent mesquin et égoïste. Jésus-Christ n’hésite pas à s’abaisser pour nous élever de la misère à la dignité de fils de Dieu, de frères. Au contraire, toi et moi, nous nous enorgueillissons fréquemment et stupidement des dons et des talents reçus, au point d’en faire un piédestal nous permettant de nous imposer aux autres, comme si le mérite de quelques actions, achevées avec une perfection toute relative, dépendait exclusivement de nous : Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi t’en vanter comme si tu ne l’avais pas reçu ?

Lorsque nous considérons le don total que Dieu fait de lui-même et son anéantissement — j’en parle pour que nous le méditions, chacun réfléchissant pour son compte — la fatuité, la présomption de l’orgueilleux se révèlent être un péché horrible, précisément parce qu’il place la personne à l’opposé du modèle que Jésus-Christ nous a montré par sa conduite. Réfléchissez-y calmement : étant Dieu, il s’est humilié. L’homme, bouffi d’orgueil, rempli de son propre moi, prétend s’exalter à tout prix sans reconnaître qu’il est fait d’une mauvaise terre tout juste bonne pour une cruche.


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Je ne sais si l’on vous a raconté dans votre enfance la fable du paysan à qui l’on offrit un faisan doré. Une fois passé le premier moment de joie et de surprise d’un tel cadeau, le nouveau maître chercha l’endroit où il pourrait l’enfermer. Au bout de plusieurs heures d’hésitation et après avoir échafaudé divers plans, il choisit de le mettre dans le poulailler. Les poules, frappées par la beauté du nouveau venu, tournaient autour de lui avec l’étonnement de celui qui découvre un demi-dieu. Au milieu de tout ce tumulte vint l’heure de la pitance. Le maître ayant lancé les premières poignées de son, le faisan — affamé par l’attente — s’élança avec avidité pour se remplir le ventre. Devant un spectacle aussi vulgaire — ce prodige de beauté mangeait avec le même appétit qu’un animal des plus ordinaires — ses compagnes de basse-cour désenchantées s’attaquèrent à coups de bec à l’idole déchue jusqu’à ce qu’elles lui eussent arraché toutes ses plumes. L’effondrement de l’égoïste est aussi triste ; d’autant plus désastreux qu’il se sera davantage fondé sur ses propres forces, qu’il aura compté avec plus de présomption sur ses capacités personnelles.

Tirez-en des conséquences pratiques pour votre vie quotidienne, dépositaires que vous êtes de quelques talents, surnaturels et humains, dont vous devez profiter en toute droiture, et repoussez le leurre ridicule qui vous fait penser que quelque chose vous appartient, comme si c’était le fruit de votre seul effort. Rappelez-vous qu’il y a un autre facteur, Dieu, dont personne ne peut faire abstraction.


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Dans cette perspective, soyez convaincus que si nous désirons vraiment suivre le Seigneur de près et rendre un authentique service à Dieu et à l’humanité tout entière, nous devons être sérieusement détachés de nous-mêmes, des dons de l’intelligence, de la santé, de l’honneur, des ambitions nobles, des triomphes, des succès.

Je veux aussi parler, car ta décision doit aller jusque là, des désirs nobles par lesquels nous recherchons exclusivement la gloire et la louange de Dieu, en ajustant notre volonté à la règle claire et précise que voici : Seigneur, je ne veux ceci ou cela que si cela te plaît, car sinon, en quoi cela m’intéresse-t-il ? Nous portons ainsi un coup mortel à l’égoïsme et à la vanité qui se frayent un chemin dans toutes les consciences ; par la même occasion nous obtenons la véritable paix de l’âme, avec un détachement qui s’achève dans la possession de Dieu, de plus en plus intime et intense.

Pour imiter Jésus-Christ notre cœur doit être entièrement libre de tout attachement. Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais celui qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. Que servira-t-il donc à l’homme de gagner le monde entier s’il perd son âme ? Et saint Grégoire de commenter : Il ne suffirait pas d’être détachés des choses si nous ne renoncions pas à nous-mêmes. Mais... où aller en dehors de nous-mêmes ? Qu’est celui qui renonce, s’il se laisse aller à lui-même ?

Sachez qu’une est notre condition déchue par le péché ; et autre en tant que formés par Dieu. Nous avons été créés dans une nature, mais c’est dans une nature différente que nous nous trouvons par notre faute. Il faut renoncer à ce que nous sommes devenus par nos péchés et nous maintenir tels que nous avons été constitués par la grâce. Aussi celui qui était orgueilleux a déjà renoncé à lui-même si, converti au Christ, il devient humble ; si un sensuel se met à mener une vie chaste, il a aussi renoncé à lui-même, dans ce qu’il était auparavant ; si un avare cesse de convoiter et commence à être généreux avec ce qui lui appartient en propre, au lieu de s’emparer du bien d’autrui, il s’est certainement renié lui-même.


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Des cœurs généreux, au détachement sincère, voilà ce que le Seigneur demande. Nous y parviendrons si nous lâchons avec fermeté les amarres ou les fils subtils qui nous attachent à notre propre moi. Je ne vous cache pas que cette détermination exige une lutte constante, de passer par-dessus notre entendement et notre volonté personnels ; un renoncement en somme plus ardu que l’abandon des biens matériels les plus convoités.

Ce détachement que le Maître a prêché, et qu’il attend de tous les chrétiens, comporte aussi, nécessairement, des manifestations extérieures. Jésus-Christ cœpit facere et docerel : il annonça sa doctrine par ses œuvres avant de le faire par la parole. Vous l’avez vu naître dans une étable, dans le dénuement le plus absolu, dormant son premier sommeil sur terre couché sur la paille d’une mangeoire. Ensuite, durant les années de ses parcours apostoliques, vous vous souvenez, parmi bien d’autres exemples, de l’avertissement très clair qu’il adressa à l’un de ceux qui s’offrirent à l’accompagner comme disciple : Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids ; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où reposer la tête. N’omettez pas non plus de méditer la scène que rapporte l’Évangile, où les apôtres, pour tromper leur faim, arrachent en route quelques épis de blé un jour de sabbat.


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Nous pouvons dire que, face à la mission qu’il a reçue du Père, notre Seigneur vécut au jour le jour, comme il le conseillait dans l’un des enseignements les plus évocateurs qui soient sortis de sa bouche divine : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement. Regardez les corbeaux ; ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’ont ni cellier ni grenier, et Dieu les nourrit ! Combien plus valez-vous que les oiseaux !... Regardez les lis, comme ils poussent : ils ne travaillent ni ne filent. Or, je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. Si, dans les champs, Dieu revêt de la sorte l’herbe qui est aujourd’hui, et demain sera jetée au four, combien plus le fera-t-il pour vous, gens de peu de foi !

Si nous vivions plus confiants en la Providence divine, sûrs — avec une foi forte ! — de cette protection quotidienne qui ne nous fait jamais défaut, combien de préoccupations ou d’inquiétudes ne nous épargnerions-nous pas ? Tant de soucis disparaîtraient qui, selon le mot de Jésus, sont propres aux païens, aux hommes de ce monde, à ceux qui manquent de sens surnaturel. Je voudrais, dans une confidence d’ami, de prêtre, de père, vous remettre en mémoire en toute circonstance que, par la miséricorde de Dieu, nous sommes enfants de notre Père tout-puissant, qui est au ciel et en même temps dans l’intimité de notre cœur ; je voudrais graver en lettres de feu dans votre esprit que nous avons toutes les raisons du monde pour parcourir cette terre avec optimisme, l’âme bien détachée des choses qui semblent indispensables — car votre Père sait bien ce dont vous avez besoin ! — et qu’il y pourvoira. Croyez-moi : c’est seulement de cette manière que nous nous conduirons en maîtres de la Création, et que nous éviterons le triste esclavage où tant sont tombés oublieux de leur condition d’enfants de Dieu, alors qu’ils se donnent beaucoup de mal pour un lendemain ou un après-demain qu’ils ne verront peut-être même pas.


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Permettez-moi, une fois de plus, de vous faire part d’une toute petite parcelle de mon expérience personnelle. Je vous ouvre mon âme en présence de Dieu, pleinement persuadé que je ne suis en rien un modèle, que je ne suis qu’une loque, un pauvre instrument, sourd et inepte, que le Seigneur a utilisé afin que l’on constate avec plus d’évidence qu’il écrit parfaitement avec le pied d’une table. C’est pourquoi en vous parlant de moi, il ne me vient pas à l’idée si peu que ce soit de penser qu’il y ait un quelconque mérite personnel dans mon comportement. Je prétends moins encore vous imposer les chemins par où le Seigneur m’a mené, car il peut très bien se faire que le Maître ne vous demande pas ce qui m’a tant aidé à travailler sans entrave à cette Œuvre de Dieu à laquelle j’ai consacré mon existence tout entière.

Je vous assure, je l’ai touché de mes mains, je l’ai contemplé de mes yeux, que si vous vous confiez à la divine Providence, si vous vous abandonnez dans ses bras tout-puissants, vous ne manquerez jamais des moyens de servir Dieu, l’Église sainte, les âmes, sans négliger pour autant aucun de vos devoirs ; et vous jouirez, de plus, d’une joie et d’une paix que mundus dare non potest, que la possession de tous les biens de la terre ne peut donner.

Dès le début de l’Opus Dei, en , outre que je ne disposais d’aucune ressource humaine, je n’ai personnellement jamais brassé ne serait-ce qu’un centime ; je ne suis pas davantage intervenu directement dans les problèmes financiers qui se posent logiquement à tous ceux qui entreprennent quelque chose avec des créatures — des hommes en chair et en os, et non des anges — qui ont besoin d’instruments matériels pour développer efficacement leur action.

Pour soutenir ses œuvres apostoliques, l’Opus Dei a eu besoin de la collaboration généreuse de beaucoup de personnes, et je pense qu’il en aura toujours besoin, jusqu’à la fin des temps ; d’une part, parce que ces activités ne sont jamais rentables ; de l’autre, parce que, malgré le nombre croissant de ceux qui coopèrent et le travail de mes enfants, si l’amour de Dieu est présent, l’apostolat s’élargit et les besoins se multiplient. C’est pourquoi j’ai fait rire plus d’une fois mes enfants, car, tandis que je les incitais avec fermeté à répondre fidèlement à la grâce de Dieu, je les encourageais aussi à tenir tête avec effronterie au Seigneur, pour lui demander plus de grâces et aussi les espèces sonnantes et trébuchantes dont nous avions un besoin urgent.

Les premières années nous manquions même du plus indispensable. Attirés par le feu de Dieu, des ouvriers, des artisans, des étudiants..., venaient à moi, qui ignoraient la gêne et l’indigence dans lesquelles nous nous trouvions parce que, à l’Opus Dei, avec le secours du ciel, nous nous sommes toujours efforcés de travailler de façon à ce que le sacrifice et la prière soient abondants et cachés. En jetant maintenant un regard sur cette époque, une action de grâce éperdue jaillit de notre cœur : quelle assurance habitait notre âme ! Nous savions qu’en cherchant le royaume de Dieu et sa justice le reste nous serait donné par surcroît. Et je puis vous assurer que nous n’avons renoncé à aucune initiative apostolique par manque de ressources matérielles : au moment voulu, dans sa Providence ordinaire, Dieu notre Père nous fournissait d’une manière ou d’une autre ce dont nous avions besoin, pour que nous voyions ainsi qu’il est toujours bon payeur.


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Si vous désirez à tout moment être maître de vous-mêmes, je vous conseille de fournir un très gros effort pour vous détacher de toute chose, sans crainte ni hésitation. Ensuite, au moment de vous occuper de vos obligations personnelles, familiales.... et de les accomplir, utilisez les moyens terrestres honnêtes avec rectitude, en pensant au service de Dieu, à l’Église, à votre famille, à votre tâche professionnelle, à votre pays, à l’humanité tout entière. Dites-vous bien que ce qui est important ne se traduit pas dans le fait de posséder ceci ou de manquer de cela, mais de se conduire en accord avec la vérité que notre foi chrétienne nous enseigne : les biens créés sont des moyens, rien d’autre. Repoussez donc le mirage qui consiste à y voir quelque chose de définitif : Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la mite et le ver consument, où les voleurs perforent et cambriolent. Mais amassez-vous des trésors dans le ciel : là, point de mite ni de ver qui consume, point de voleurs qui perforent et cambriolent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.

Lorsque quelqu’un axe son bonheur exclusivement sur les choses d’ici-bas — j’ai été témoin de véritables tragédies —, il en pervertit l’usage raisonnable et détruit l’ordre sagement disposé par le Créateur. Son cœur devient alors triste et insatisfait ; il s’engage sur la voie d’un éternel mécontentement et finit par être dès ici-bas esclave, victime de ces mêmes biens qu’il a peut-être atteint au prix d’efforts et de renoncements innombrables. Mais surtout, je vous recommande de ne jamais oublier que Dieu n’a pas de place, n’habite pas un cœur embourbé dans un amour désordonné, grossier, vain. Nul ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et I’Argent. Fixons donc notre cœur dans l’amour capable de nous rendre heureux... Désirons les trésors du ciel.


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Je ne suis pas en train de t’amener à cesser d’accomplir tes devoirs ou de revendiquer tes droits. Au contraire, pour chacun de nous, habituellement, un repli sur ce front revient à une lâche désertion de la lutte pour devenir saints à laquelle Dieu nous a appelés. C’est pourquoi, en toute conscience, tu dois t’efforcer, spécialement dans ton travail, de faire en sorte que ni toi ni les tiens ne manquiez de ce qui convient pour vivre avec une dignité chrétienne. Si à un moment quelconque, tu éprouves dans ton propre corps le poids de l’indigence, ne t’attriste pas, ne te rebelle pas ; mais, j’insiste, essaie d’employer tous les moyens nobles pour surmonter cette situation, car agir d’une autre façon reviendrait à tenter Dieu. Et dans la lutte souviens-toi toujours de ceci : omnia in bonum ! Tout, y compris la pénurie, la pauvreté, coopère au bien de ceux qui aiment le Seigneur. Habitue-toi dès maintenant à affronter avec joie les petites limites, les incommodités, le froid, la chaleur, la privation de quelque chose qui te semble indispensable, le fait de ne pouvoir te reposer comme tu le voudrais et quand tu le voudrais, la faim, la solitude, l’ingratitude, l’incompréhension, le déshonneur...


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Nous sommes des hommes de la rue, des chrétiens courants, plongés dans le courant circulatoire de la société, et le Seigneur veut que nous soyons saints, apostoliques, précisément au milieu de notre travail professionnel, c’est-à-dire en nous sanctifiant dans cette tâche, en la sanctifiant et en aidant les autres à se sanctifier dans cette même tâche. Soyez convaincus que Dieu nous attend dans ce milieu avec une sollicitude de Père, d’Ami. Et pensez qu’en réalisant votre tâche professionnelle en toute responsabilité, non seulement vous subvenez à vos besoins financiers, mais vous rendez un service on ne peut plus direct au développement de la société, vous allégez aussi les charges des autres et vous aidez tant d’œuvres d’assistance, au niveau local et universel, en faveur des individus et des peuples moins favorisés.


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En nous comportant normalement, comme nos semblables, et avec un sens surnaturel, nous ne faisons que suivre l’exemple de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai Homme. Remarquez que toute sa vie est pleine de naturel. Il passe six lustres caché, sans attirer l’attention, comme un travailleur parmi d’autres, et on le connaît dans sa bourgade comme le fils du charpentier. Au long de sa vie publique on ne remarque rien non plus d’étrange ou qui détonne. Il s’entourait d’amis comme n’importe lequel de ses concitoyens et ne se distinguait pas d’eux par sa conduite. Au point que Judas, pour le désigner, doit convenir d’un signe : Celui à qui je donnerai le baiser, c’est lui. Il n’y avait en Jésus rien d’extravagant. Je suis très ému par cette règle de conduite de notre Maître, qui passe comme un homme parmi d’autres.

Répondant à un appel particulier, Jean-Baptiste était vêtu d’une peau de chameau et se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Le Sauveur portait une tunique d’une seule pièce, mangeait et buvait comme les autres, se réjouissait du bonheur d’autrui, était ému de la douleur de son prochain, ne refusait pas le repos que lui offraient ses amis, et personne n’ignorait qu’il avait gagné sa vie pendant de nombreuses années en travaillant de ses mains auprès de Joseph, l’artisan. C’est ainsi que nous devons nous comporter dans le monde : comme notre Seigneur. En peu de mots, je te dirai que nous devons avoir le vêtement propre, le corps propre et, surtout, l’âme propre.

Le Seigneur, qui prêche un détachement aussi remarquable des biens terrestres, apporte en même temps, pourquoi ne pas le signaler, un soin admirable à ne pas les gaspiller. Après le miracle de la multiplication des pains, qui rassasièrent si généreusement plus de cinq mille hommes, il dit à ses disciples : « Ramassez les morceaux qui restent, afin que rien ne soit perdu. » Ils les ramassèrent donc et remplirent douze corbeilles. Si vous méditez attentivement toute cette scène, vous apprendrez à ne jamais être mesquins, mais plutôt à devenir de bons administrateurs des talents et des moyens matériels que Dieu vous a accordés.


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Le détachement que je prêche, après avoir contemplé notre Modèle, est la maîtrise de soi, non la pauvreté voyante et criarde, qui masque la paresse et l’abandon. Tu dois t’habiller selon ta condition, selon le milieu dans lequel tu vis : ta famille, ton travail... ; comme tes collègues, mais pour Dieu, avec le souci de donner une image authentique et attirante de la vraie vie chrétienne. Avec naturel, sans extravagance : je vous assure qu’il vaut mieux pécher par excès que par défaut. Comment imagines-tu le maintien de notre Seigneur ? N’as-tu jamais pensé à la dignité avec laquelle il devait porter cette tunique sans couture que les mains de Sainte Marie ont dû tisser ? Ne te souviens-tu pas qu’il se plaint chez Simon qu’on ne lui a pas présenté d’eau pour se laver avant de passer à table ? Il est vrai qu’il s’est servi de ce manque de politesse pour mieux mettre en valeur par cette anecdote son enseignement selon lequel l’amour se manifeste en des petits riens ; mais il fait aussi en sorte de montrer clairement qu’il observe les coutumes sociales. C’est pourquoi nous devons, toi et moi, nous efforcer de nous détacher des biens et du confort du monde, mais sans éclat, sans rien faire de bizarre.

Pour moi, une preuve de ce que nous nous sentons maîtres du monde, administrateurs fidèles de Dieu, vient du soin que nous prenons des choses que nous utilisons, pour qu’elles se conservent, qu’elles durent, qu’elles soient utiles, qu’elles servent le plus longtemps possible à leur finalité, de sorte que rien ne s’abîme. Dans les centres de l’Opus Dei vous verrez une décoration simple, accueillante et, surtout, propre. Ne confondons pas pauvreté et mauvais goût ou saleté ! Pourtant je comprends que, selon tes possibilités et tes obligations sociales, familiales, tu possèdes des objets de valeur et que tu en prennes soin, tout en conservant l’esprit de mortification, le détachement.


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Il y a de nombreuses années — plus de vingt-cinq —je me rendais à un réfectoire pour mendiants qui, de toute la journée, n’avaient pour autre nourriture que le repas qu’on leur y servait. C’était un local spacieux dont s’occupaient un groupe de dames dévouées. Après la première distribution, d’autres mendiants s’empressaient de venir recueillir les restes. Un des mendiants de ce second groupe attira mon attention : il possédait une cuillère en étain ! Il la sortait précautionneusement de sa poche, la regardait avec avidité, avec délectation et, lorsqu’il avait terminé de savourer sa pitance, il regardait à nouveau la cuiller et ses yeux semblaient crier : elle est à moi ! Il la léchait ensuite par deux fois pour la nettoyer puis, satisfait, la remettait dans les plis de ses haillons. Elle lui appartenait, en effet, pauvre miséreux qui, parmi ces gens, ses compagnons d’infortune, se considérait riche !

Je connaissais à la même époque une dame de la noblesse, une Grande d’Espagne. Devant Dieu cela ne compte pas : nous sommes tous égaux, tous enfants d’Adam et d’Ève, créatures faibles, bourrées de défauts, capables — si le Seigneur nous abandonne — des pires forfaits. Depuis que le Christ nous a rachetés, il n’y a plus de différence ni de race, ni de langue, ni de couleur, ni de lignage, ni de richesse... : nous sommes tous enfants de Dieu. Cette personne dont je vous parle maintenant habitait dans une noble demeure, mais elle ne dépensait même pas deux pésètes par jour pour elle. En revanche, elle rétribuait généreusement les personnes à son service et consacrait le reste à venir en aide aux nécessiteux, tout en s’imposant à elle-même des privations de toutes sortes. Cette femme ne manquait d’aucun des biens que tant ambitionnent, mais elle était personnellement pauvre, très mortifiée, complètement détachée de tout. Vous m’avez compris ? Nous n’avons d’ailleurs qu’à écouter les paroles du Seigneur : Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux.

Si tu veux atteindre cet esprit, je te conseille d’être parcimonieux vis-à-vis de toi-même et très généreux envers les autres ; évite les dépenses superflues, par luxe, caprice, vanité, commodité... ; ne te crée pas de besoins. En un mot, apprends avec saint Paul à savoir te priver et être à l’aise. En tout temps et de toutes manières, je me suis initié à la satiété comme à la faim, à l’abondance comme au dénuement. Je puis tout en Celui qui me rend fort. Et comme l’Apôtre, nous sortirons ainsi vainqueurs de la lutte spirituelle pour peu que nous maintenions notre cœur détaché, libre de toute entrave.

Nous tous qui descendons aux arènes de la foi, dit saint Grégoire le Grand, nous prenons sur nous de lutter contre les esprits malins. Les diables ne possèdent rien en ce monde et, par conséquent, comme ils se présentent nus, nous devons nous aussi lutter nus. Car si un lutteur habillé combat contre un lutteur sans habits, il aura vite fait d’être renversé, car son ennemi y trouvera une prise. Et que sont les choses de la terre sinon une sorte de vêtement ?


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Dans ce même cadre du détachement total que le Seigneur nous demande, je veux vous indiquer un autre point d’une particulière importance : la santé. Pour la plupart vous êtes actuellement jeunes ; vous traversez cette étape formidable de plénitude de vie, qui déborde d’énergie. Mais le temps passe et l’usure physique commence inexorablement à se faire sentir ; viennent ensuite les limites de l’âge mûr et enfin les infirmités de la vieillesse. De plus, à tout moment, n’importe lequel d’entre nous peut tomber malade ou souffrir d’un trouble corporel.

Ce n’est que si nous profitons en toute droiture, chrétiennement, des époques de bien-être physique, des bonnes périodes, que nous accepterons aussi avec une joie surnaturelle les événements que les gens qualifient à tort de mauvais. Sans vouloir descendre à trop de détails, j’aimerais vous faire part de mon expérience personnelle. Lorsque nous sommes malades nous pouvons êtres assommants : on ne fait pas attention à moi, personne ne pense à moi, on ne me soigne pas comme je le mérite, personne ne me comprend... Le diable toujours à l’affût, attaque par n’importe quel côté ; et dans la maladie sa tactique consiste à créer une espèce de psychose qui éloigne de Dieu, qui rend l’ambiance amère ou qui détruit le trésor de mérites que l’on obtient pour le bien de toutes les âmes lorsque l’on supporte la souffrance avec un optimisme surnaturel, lorsqu’on l’aime ! Donc si la volonté de Dieu est que le coup de griffe de l’épreuve nous atteigne, acceptez-le comme une preuve qu’il nous juge suffisamment mûrs pour nous associer plus étroitement à sa Croix rédemptrice.

Il faut en effet une préparation lointaine, réalisée chaque jour avec un saint détachement de soi, pour nous disposer à supporter de bonne grâce la maladie ou l’infortune, si Dieu la permet. Servez-vous déjà des occasions courantes, d’une privation quelconque, de la douleur dans ses petites manifestations habituelles, de la mortification, et mettez en pratique les vertus chrétiennes.


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Nous devons être exigeants avec nous-mêmes dans la vie quotidienne, afin de ne pas nous inventer de faux problèmes, des besoins artificiels qui, en fin de compte, procèdent de la suffisance, de l’envie, d’un esprit de confort et de paresse. Nous devons aller à Dieu d’un pas rapide, sans poids mort ni bagages qui rendent notre marche difficile. Précisément parce que la pauvreté d’esprit ne consiste pas à ne rien avoir mais à être détachés réellement, nous devons rester sur nos gardes pour ne pas nous laisser tromper par des besoins prétendument de force majeure. Recherchez ce qui suffit, recherchez ce qui est assez. Et ne désirez rien d’autre. Ce qui est en plus est fardeau et non soulagement ; cela nous attriste au lieu de nous remonter.

Quand je vous donne ces conseils, je ne pense pas à des situations étranges, anormales ou compliquées. Je connais quelqu’un qui employait comme signets pour les livres des bouts de papiers sur lesquels il écrivait quelques oraisons jaculatoires qui l’aidaient à maintenir la présence de Dieu. Et il ressentit l’envie de conserver amoureusement ce trésor, jusqu’au jour où il se rendit compte qu’il était en train de s’attacher à ces bouts de papiers de rien du tout. Quel drôle de modèle de vertus ! Peu m’importe de vous montrer toutes mes misères, si cela peut vous servir à quelque chose. J’ai volontairement découvert un peu le pot aux roses, parce qu’il t’arrive peut-être la même chose, à toi aussi : tes livres, tes vêtements, ta table, tes... idoles de quincaillerie.

Dans des cas comme ceux-là, je vous recommande de consulter votre directeur spirituel, sans esprit puéril ou scrupuleux. Il suffira parfois, pour y porter remède, de la petite mortification consistant à se passer de l’utilisation de quelque chose pour une courte durée. Ou dans un autre ordre d’idée, tu peux très bien renoncer un jour sans problème au moyen de transport que tu utilises habituellement et donner en aumône ce que tu auras économisé, même si c’est peu de chose. De toute façon, si tu as l’esprit de détachement, tu découvriras des occasions continuelles, discrètes et efficaces, de l’exercer.

Après avoir ouvert mon âme, je dois vous avouer qu’il y a un attachement auquel je ne voudrais jamais renoncer : celui de vous aimer vraiment tous. Je l’ai appris du meilleur Maître et je voudrais suivre on ne peut plus fidèlement son exemple, en aimant sans limites les âmes, à commencer par ceux qui m’entourent. N’êtes-vous pas émus par la charité ardente, la tendresse de Jésus-Christ que l’évangéliste utilise pour désigner l’un de ses disciples quem diligebat Jesus, celui qu’il aimait ?


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Nous terminerons par une réflexion que l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui nous offre : Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie, où se trouvait Lazare, qu’il avait ressuscité des morts. On lui offrit là un repas. Marthe servait. Lazare était l’un des convives. Marie, prenant une livre d’un parfum de vrai nard, très coûteux, en oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux ; et la maison s’emplit de la senteur du parfum. Quelle preuve de magnanimité dans ce gaspillage de Marie ! Judas se plaint de ce que l’on ait gâché un parfum qui valait — dans sa cupidité, il a très bien fait le calcul — au moins trois cents deniers.

Le véritable détachement porte à être généreux avec Dieu et avec nos frères ; à nous remuer, à chercher des ressources, à nous dépenser pour aider ceux qui sont dans le besoin. Un chrétien ne peut se contenter d’un travail qui lui permette de gagner suffisamment pour lui et les siens : sa grandeur de cœur le poussera à donner un coup de collier pour aider les autres, par charité, et aussi par esprit de justice, comme saint Paul l’écrivait aux Romains : La Macédoine et l’Achaïe ont bien voulu prendre quelque part aux besoins des saints de Jérusalem qui sont dans la pauvreté. Oui, elles l’ont bien voulu, et elles le leur devaient : si les païens, en effet, ont participé à leurs biens spirituels, ils doivent à leur tour les servir de leurs biens temporels.

Ne soyez ni mesquins ni pingres avec Celui qui s’est si généreusement surpassé pour nous au point de se livrer totalement, sans compter. Réfléchissez-y : que vous coûte, même sur le plan financier, le fait d’être chrétien ? Mais surtout, n’oubliez pas que Dieu aime qui donne avec joie. Dieu d’ailleurs a le pouvoir de vous combler de toutes sortes de grâces, de sorte qu’ayant toujours en toutes choses tout ce qu’il vous faut, il vous reste du superflu pour toute bonne œuvre.

Alors que nous nous approchons pendant cette Semaine Sainte des douleurs de Jésus-Christ, nous allons demander à la très Sainte Vierge que, comme Elle, nous sachions, nous aussi, méditer avec soin et conserver tous ces enseignements dans notre cœur.


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